En finir avec les théâtres d’ombre par J.M. Zakhartchouk

Quand on débat sur le collège (notamment), on est trop souvent dans cette « hypocrisie scolaire » dénoncée par Dubet et Duru-Bellat dans un ouvrage stimulant paru il y a dix ans.
On fait semblant par exemple de confondre l’enseignement et ce qui est réellement appris.

Combien de batailles ridicules sur tel point du programme qui aurait été supprimé, telle notion qu’on a abandonnée au risque de faire périr la civilisation, tel chapitre qu’on aurait sacrifié sur les autels de je ne sais quel libéralisme destructeur de la culture, oui combien de ces combats au sabre de bois s’avèrent vains dès qu’on envisage ce qui est réellement appris par les élèves et qui n’a pas grand-chose à voir avec l’inflation des connaissances qu’on croit pouvoir faire ingurgiter par les vertus d’un cours restant encore largement magistral et expositif !
Partir de l’acte d’apprentissage permet tout de suite de poser les choses autrement et, du coup, on en arrive très vite à l’acquisition de compétences, façon incontournable selon moi de prendre les savoirs au sérieux, en leur donnant du sens, en en faisant des ressources, des outils, des points  d’appui et non de simples valeurs boursières qu’on échange un  jour contre des diplômes.
Second point important : il existe tout un discours fumeux sur la « culture commune ». On nous clame que toute connaissance est bonne en soi et d’autant plus noble qu’elle…ne sert à rien (discours infantile de certains défenseurs des humanités). Poser la question du socle commun, des compétences de base fait revenir dans le réel et je n’arrive toujours pas à comprendre comment des  progressistes, parfois ultra révolutionnaires peuvent reprendre les mêmes arguments que les plus réactionnaires en s’en prenant au socle commun, soi-disant réducteur et ennemi de la culture. Il est vrai que la conception qu’on peut avoir du socle commun n’est pas celle qui a pu être défendu par certains, le vidant de son sens et oubliant par exemple l’importance des compétences civiques qui ne se réduisent pas à l’acquisition d’un « bon comportement »  mais au contraire vont dans le sens de l’esprit critique et de l’apprentissage de la démocratie.  C’est ainsi qu’il faudrait insister beaucoup plus sur trois grandes compétences qui, si elles ne sont pas maîtrisées, contribuent à l’échec de nombre d’individus et créent de la « fracture socio-culturelle » : la capacité à s’exprimer à l’oral de façon aisée devant un auditoire, celle de travailler en coopération avec d’autres et celle de chercher rapidement des informations notamment sur internet, de les trier, les hiérarchiser et les exploiter. Irresponsabilité de ceux qui, pourtant soucieux d’égalité dans leur discours, s’opposent de fait au travail sur ces compétences, puisqu’ils rejettent le socle commun.
Troisième idée pour le « retour au réel » : aider les élèves en difficulté, c’est tout sauf simple. Le quantitatif qui sert d’évaluation à l’accompagnement éducatif est une tromperie. Comment aide-t-on vraiment ? N’y a-t-il pas un formidable gâchis, y compris de l’argent des contribuables, quand des heures sont payées (défiscalisées !) pour faire faire des exercices à trous sur la distinction « a/à » au lieu d’un travail de fond sur la lecture par exemple, qui implique il est vrai, une formation, une vraie réflexion, des échanges d’équipe ? Le point fort du Ministère est quand il dit qu’il faut du qualitatif, qu’augmenter les moyens ne résout rien en soi. Mais il n’applique guère ces préceptes en refusant en fait de vraies évaluations des effets des dispositifs mis en place. Rappelons ici le constat de la Cour des Comptes : trop d’heures d’aide bénéficient à ceux qui déjà se débrouillent et sont « volontaires » et beaucoup moins aux plus en difficulté (qui, il est vrai, ne sont pas forcément motivés pour « s’en sortir », mais qu’il est du devoir de l’École d’accompagner…).
Enfin, sur la question si importante de la montée de l’inattention et des petites incivilités quotidiennes au collège, là encore, il existe toute une négation de la réalité qui consiste à croire qu’il y a des solutions dans la multiplication des « textes » (souvent davantage annoncés  que réalisés, telle certaine charte darcosienne dont on n’entend plus parler) ou dans l’accroissement des sanctions qui sont déjà si  nombreuses (inévitables cependant dans le contexte du collège actuel). On nous ressort encore le coup du « il faut que les élèves se lèvent quand le prof entre » alors que d’une part ce n’est pas grand-chose, le problème commence quand les élèves s’assoient, et que d’autre part, la vraie question est comment faire travailler les élèves pour qu’ils apprennent et non pas les faire se taire pour avoir la paix. Un des aspects désastreux de la destruction de la formation initiale, c’est que cela n’incite guère les jeunes enseignants à innover, à faire travailler en groupes, à organiser des débats, etc. puisque, pour cela, il faut du temps et là aussi de l’accompagnement. D’autant qu’on  leur bassine tout un discours sur le fait que l’important est de « tenir » sa classe comme si c’était un préalable. Sans pour autant opposer les deux, on sait que mettre les élèves au travail est parfois le meilleur moyen d’avoir un peu d’attention et de conditions d’apaisement dans la classe. Là encore, les rodomontades à la Polony ou Brighelli passent à côté de la réalité des collèges, quand on sait que les solutions ont bien été définies par des gens comme Debarbieux : travail d’équipe, professionnalisme, préparation à des situations diverses qui prennent en compte la pédagogie…
On reste, dans les médias, davantage dans les postures, les discours. Certains de nos amis tombent dans le piège en luttant principes contre principes. Ce n’est pas seulement sur le terrain des valeurs qu’il faut se battre pour un nouveau collège, mais aussi et d’abord sur le plan de l’efficacité. Et je maintiens que si on veut défendre et promouvoir la culture, l’attitude intellectuelle de réflexion, les vertus de la discussion calme et paisible, on ne peut se passer de pédagogie, de travail collectif professionnel et de plongée dans le monde réel, plongée qui s’appuie  utilement aux travaux des chercheurs dont certains sont présents sur ce blog. Il y a en fait de multiples raisons de faire bouger le collège et arrêter de ne changer que pour que rien ne change…
Jean-Michel Zakhartchouk, enseignant dans un collège populaire, militant du CRAP-Cahiers pédagogiques, et auteur de Travailler par compétences et socle commun

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2 commentaires pour En finir avec les théâtres d’ombre par J.M. Zakhartchouk

  1. Montredonnais dit :

    Le problème aujourd’hui, c’est que le seul « guide » que les IPR mettent réellement en avant c’est le programme. Le jour de l’inspection, c’est à l’état de réalisation de mon programme que je suis évalué. Le système a un réel problème de pilotage, et avec la baisse constante des postes on ne voit pas comment il pourrait en aller autrement. Comment peut-on aller vers le socle commun sans que les établissement, les disciplines n’aient bénéficié d’un plan de formation ambitieux.
    De véritables moyens mis sur la formation des titulaires sont indispensables, un autre pilotage pédagogique aussi.

  2. Jean-Marc DOLLE dit :

    Je pense que c’est vraiment comme cela qu’il faut faire, je sais aussi que les corps d’inspection ont à réfléchir sur le collège pour montrer aux équipes enseignantes comme se retrouver dans le socle commun. Mais attention de ne pas vouloir monter des usines à gaz avec le socle ! l’important c’est que l’élève réussisse, pour moi les programmes sont une trame et rien d’autres ! Il vaut mieux une seule partie comprise aue tout fait et rien d’assimilé !

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