Pierre Léna : « il faut redonner le goût des sciences aux collègiens ».

Dans le cadre de son « plan sciences », Luc Chatel entend généraliser à 300 établissements de l’éducation prioritaire l’enseignement intégré des sciences et technologies au collège. Nous avons demandé à Pierre Léna, qui en est, avec Georges Charpak et Yves Quéré, l’un des initiateurs, de revenir sur les objectifs et les enjeux de cette démarche pédagogique intégrée.

Pierre Léna, quel est l’objectif poursuivi par l’expérimentation d’un « enseignement intégré de science et de technologie » au collège ?

L’« enseignement intégré de science et technologie » (ou EIST) a été expérimenté pendant 4 années, entre 2006 et 2010, dans quelques dizaines de collèges. Nous l’avons conçu dans le sillage de La main à la pâte au primaire, conjointement avec l’Académie des technologies et l’Inspection générale, avec le désir de répondre à un certain désintérêt des collégiens pour les disciplines concernées et, à plus long terme, à la progressive chute de notre pays dans les enquêtes PISA. Il nous paraissait nécessaire d’atténuer pour les élèves la rupture entre école primaire et collège, en créant un pôle science où les élèves voient plus longuement et de façon plus interdisciplinaire un seul professeur.

Notre axe de réflexion fut celui d’une science pour tous, quelles que puissent être les orientations ultérieures, et non prioritairement une réponse à des besoins de qualifications scientifiques ou techniques.

Nous avons proposé aux enseignants de travailler en équipe de 3 (physique-chimie, sciences de la vie et de la Terre, technologie) et d’enseigner en parallèle une classe de science et technologie, marquée d’interdisciplinarité et disposant du temps nécessaire à une véritable pédagogie d’investigation. Deux classes deviennent trois groupes, si bien que chaque enseignant a devant lui, toute l’année, le même groupe de moins de 20 élèves, durant 3h30 chaque semaine en 6e, le physicien retrouvant ce niveau, et 4h30 en 5e. Rester en cohérence avec les programmes a demandé un travail fin qui a abouti à la proposition d’une colonne vertébrale articulant les trois disciplines autour de la matière en 6e et de l’énergie en 5e : à partir de ces propositions, les professeurs construisent librement leur enseignement et leur pédagogie.

Avez-vous pu observer un impact de cet enseignement sur les acquis des élèves ?

Différentes évaluations ont été réalisées durant la période d’expérimentation (2006-2010). La Direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP) du Ministère de l’éducation nationale a réalisé une évaluation. Un suivi d’une cohorte de 4000 élèves (un groupe EIST, un groupe témoin non-EIST) de l’entrée de 6e à la sortie de 3e a été mis en place, afin de comparer l’évolution des connaissances et compétences acquises en fonction de l’enseignement reçu en 6e. Les résultats partiels obtenus jusqu’à présent (l’évaluation des élèves de 4e a lieu en 2010-11) ont permis de montrer que les connaissances acquises étaient comparables entre les deux groupes. Bien qu’il soit difficile d’évaluer l’acquisition de compétences avec un QCM, ces évaluations montrent que les élèves ayant reçu un enseignement intégré présentent de meilleures capacités d’autonomie, de raisonnement et d’initiative. Ce résultat est confirmé par des évaluations indépendantes de nous et réalisées auprès d’une centaine de professeurs, à la fois par la DEPP et par l’INRP.

La culture scolaire française est très disciplinaire. De quelle manière les enseignants perçoivent-ils cette expérimentation ?

Il est vrai que les professeurs sont souvent perplexes lors du lancement du projet dans leur établissement. Le spectre de la bivalence les hante, et il fallut souvent répéter que c’est leur excellence disciplinaire qui leur permet d’enseigner ainsi une science tout de même élémentaire à de jeunes élèves. Mais une fois engagés dans ce type d’enseignement, ils réalisent que les bénéfices auprès des élèves ainsi que pour eux-mêmes sont beaucoup plus importants que les contraintes. En effet, l’EIST permet de mieux répondre aux attentes du socle commun, qui met en avant l’interdisciplinarité et dont le récent rapport parlementaire Grosperrin souligne les résistances à la mise en œuvre. L’évaluation des acquis est facilitée par le temps disponible et la meilleure connaissance des élèves par leur professeur. Les élèves sont intéressés par une science dont ils ont le temps de découvrir la cohérence globale, sans les obstacles que représentent, notamment pour les moins favorisés culturellement, les langages et les approches propres à chacune des trois disciplines. Les professeurs, de leur côté, mettent en avant le travail en équipe et l’intérêt de l’ouverture de leur discipline à ses voisines scientifiques. Nous accompagnons de notre mieux cette formation continue qui demande de réels efforts. Mais imagine-t-on aujourd’hui un ingénieur qui ferait toute sa carrière en ne renouvelant pas très profondément les connaissances apprises pendant ses études ?

Vous paraît-elle généralisable ?

Nous pensons avoir développé une modalité intéressante pour un enseignement scientifique et technologique rénové. Elle demande quelques moyens, qui ont été accordés, pour la concertation initiale entre professeurs et le travail par groupes. Le ministre a annoncé le passage à 300 collèges à compter de la rentrée 2010, soit 5% du total, sans donner de calendrier : deux ou trois années seraient raisonnables à nos yeux. Cette croissance est modeste, mais l’important est de ne pas défigurer le modèle, sous peine d’en perdre les bienfaits : rien de sérieux ne se fait à grande échelle en éducation sans la durée longue. Je ne crois pas que l’ensemble du corps enseignant, en collège, soit aujourd’hui préparé à un changement de cette ampleur. L’alternative doit demeurer ouverte à tous, entre enseignement « classique » ou « intégré », ce dernier non plus désormais comme une expérimentation mais comme une option riche de possibilités nouvelles.  L’Académie des sciences, comme celle des technologies, continueront à accompagner les collèges afin de soutenir les professeurs dans leur tâche.

Pierre Léna est astrophysicien et membre de l’Académie des sciences où il est délégué à l’éducation et à la formation.

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Un commentaire pour Pierre Léna : « il faut redonner le goût des sciences aux collègiens ».

  1. FOURNIER dit :

    article très interessant où je découvre l EIST qui existe depuis 5 ANS!Enseignante en collège privé depuis 10 ans,dans les matières scientifiques en fonction des besoins,je peux apporter ici mon témoignage et dire que le cloisonnement est encore grand;par ailleurs je pense être pénalisée actuellement au moment de l’inspection;faute de pouvoir approfondir dans plusieurs disciplines,j ai le sentiment de ne pas évoluer dans ma pratique alors que le besoin est grand avec des élèves qui changent très vite.

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